“Le yuan pourrait atteindre le niveau de 5,8 face au dollar fin 2014”

Le 13 décembre 2013

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Le yuan semble engagé, à l’initiative des autorités chinoises, dans un mouvement d’internationalisation qui constitue un enjeu essentiel pour les dix prochaines années à l’échelle mondiale.

Pouvez-vous présenter le fonctionnement du yuan et la stratégie de la Chine à son égard ?

Le yuan désigne l’unité monétaire chinoise tandis que le renminbi est la “monnaie du peuple”. Depuis 1949, le yuan est quasi-inconvertible. La monnaie est un instrument majeur de la politique mercantiliste plutôt agressive de la Chine, avec le contrôle relatif de l’évolution des coûts salariaux via le Hukou*. Rappelons d’abord que ce système traditionnel d’enregistrement des familles chinoises, qui sépare la société entre le monde urbain et rural, attache toujours les droits sociaux au lieu d’origine. Il empêche la grande majorité des migrants ruraux de bénéficier des droits sociaux des villes, ce qui a permis pendant 30 ans à l’Empire du Milieu d’industrialiser son économie sur la base d’un salaire de subsistance.

Ensuite, avec l’outil monétaire, la Chine a procédé à une dévaluation compétitive du yuan durant les années 1980, pour favoriser un développement du pays par les exportations de masse, l’investissement et le crédit bancaire : le dollar, qui valait 1,53 yuan en 1981, a atteint 8,77 yuans en 1993, avant de se stabiliser pendant près de 12 ans. Le yuan est ensuite devenu plus flexible. Il s’est apprécié progressivement, surtout depuis 2005, où il a regagné près de 30 % face au dollar. Il s’approche actuellement de 1 dollar pour 6,1 yuans.

Plusieurs pratiques visent à contenir l’appréciation du yuan, la règle étant que toutes les opérations financières qui ne sont pas explicitement autorisées sont strictement défendues :

– flux internationaux autorisés aux seules entreprises étrangères associées à des entreprises chinoises (joint-ventures) ;

– placements financiers étrangers en yuans interdits, surtout ceux visant à spéculer sur une appréciation du yuan ;

– ventes de yuans par la Banque centrale de Chine, contre les devises étrangères pour équilibrer les achats de sa monnaie par les opérateurs étrangers. Cela conduit à une stérilisation des excédents extérieurs, d’où une accumulation continue de réserves de change, atteignant dorénavant plus de 3600 Md$, soit plus de 23 mois d’importations.

Cette politique a permis à la Chine de devenir une puissance économique (la deuxième après les Etats-Unis), commerciale (premier exportateur mondial) et financière (accumulation de réserves de change colossales) de première importance.

Puis, dans les années 2000, débute un assouplissement du contrôle exercé sur le yuan, malgré une pause durant la période 2008-2009. A partir de 2005, le cours de la monnaie chinoise n’est plus fixé de manière arbitraire face au dollar par les autorités chinoises, mais peut désormais évoluer de +/- 1 % par rapport à un panier de 9 devises. Sa conversion partielle devient possible. D’autres mesures sont instaurées afin de favoriser une internationalisation très progressive du yuan :

– autorisation pour les entreprises chinoises d’utiliser le yuan à la place du dollar dans leurs échanges commerciaux ;

– développement d’un marché obligataire en yuans ;

– autorisation pour les banques chinoises de détenir des positions courtes en devises ;

– création de marchés offshore en yuans à Hong Kong et à Londres ;

– établissement d’un réseau d’accords de swaps avec les principales banques centrales étrangères, et récemment avec la BCE, permettant de garantir à tout moment l’approvisionnement en yuans dans plusieurs endroits clefs du monde ;

– création à partir de janvier 2014 d’une zone de libre-échange à Shanghai, autorisant des investisseurs étrangers établis sur place d’investir en actions de Shanghai et aux Chinois présents sur ce territoire de placer leurs capitaux à l’étranger.

Le processus de libéralisation s’avère très progressif, afin d’éviter toute spéculation et appréciation trop violente du yuan. Il s’effectuera en parallèle d’une modernisation du système financier qui nécessite, lui aussi, beaucoup de temps. Cela passera aussi par des tests locaux, comme à Shanghai, avant de généraliser les réformes, méthode chinoise par excellence. La diffusion du yuan pourra également se nourrir de l’internationalisation des entreprises chinoises, comme cela s’est produit pour le dollar, avec l’installation des firmes américaines partout dans le monde. Finalement, la convertibilité du yuan ne sera totale que lorsqu’il sera aussi facile d’investir en Chine que de rapatrier les fruits de ses investissements venant de ce pays.

Pourquoi la Chine souhaite-t-elle encore assouplir sa politique à l’égard du yuan ?

Tout comme le yuan représentait un atout dans sa politique mercantiliste, il est maintenant devenu un nouvel outil dans son changement de cap stratégique, portant sur la correction des déséquilibres économiques internes, notamment sociaux, et sur la stabilité financière. Une appréciation très limitée du yuan a permis à la Chine d’exporter massivement. Aujourd’hui, une hausse acceptée, mais toujours contrôlée, du yuan, permettrait notamment à la Chine d’induire de la désinflation et de réduire la facture de ses importations – pétrole (premier importateur mondial, devant les Etats-Unis), matières premières agricoles, etc. -, tout en recentrant sa croissance sur la consommation intérieure, pour la rendre plus saine. En conséquence, le rythme d’activité serait cependant plus faible qu’auparavant, phénomène résultant aussi du moindre besoin d’intégrer une importante population rurale du fait du vieillissement.

Des éléments précis peuvent expliquer cette évolution stratégique. Sur le plan intérieur, le surinvestissement, l’émergence d’une bulle immobilière, la hausse des coûts salariaux unitaires (hausse des salaires réels supérieure à celle du PIB depuis 2001 et en accélération depuis 2009), les tensions sociales (notamment liées à l’appropriation du foncier par les collectivités locales), la corruption, la dégradation de son environnement (pollution, etc.), l’inefficacité de son secteur public, la nécessité d’assainir son système financier (extension du crédit informel, etc.) et de réduire son endettement à la fois privé et public (plus de 200% du PIB en 2013, dont 156% du PIB pour les entreprises) sont autant de facteurs nécessitant un changement de perspective.

Sur le plan extérieur, chahutée par la crise entamée en 2008, la Chine souhaite diminuer son lien à l’égard des importations en berne des pays avancés. Il est également possible que le pays souhaite réduire sa dépendance vis-à-vis du dollar, voire détrôner celui-ci de sa position dominante de “monnaie du monde”, comme pourraient le suggérer les achats massifs d’or de la Banque centrale de Chine (détention d’un stock d’or désormais supérieur à celui de la Fed, alors que la Banque centrale américaine continue d’accroître indéfiniment son bilan, en attendant le « tapering** » !). En effet, la facturation en dollars de toutes les transactions liées notamment aux matières premières représente un coût particulièrement important pour la Chine, surtout quand la devise américaine fluctue. La possibilité de régler ses importations énergétiques en yuans constitue pour elle un avantage à la fois économique et géopolitique.

De plus, la détention de gigantesques réserves de change en dollars comporte un risque de perte en capital en cas de dépréciation de la devise américaine.

Le yuan est-il sous-évalué ?

Si l’on se fie au fameux indicateur Big Mac, en janvier 2013, alors que l’euro valait 1,37 dollars, le yuan semblait sous-évalué de 41 % par rapport au dollar, de 47 % par rapport à l’euro et de 27 % par rapport au yen.

Ajoutons à ce constat l’existence d’énormes excédents commerciaux bilatéraux entre la Chine d’une part et les Etats-Unis, le Japon et l’Union européenne d’autre part, des réserves de change en dollars colossales, la répression exercée sur les taux d’intérêt, les restrictions sur l’investissement étranger, le rythme très élevé de développement économique de l’Empire du Milieu : il semble que le yuan soit effectivement sous-évalué.

Si l’on compare le yuan à l’euro, le cours du yuan est plus erratique et principalement lié aux variations du cours dollar/euro. Il ressort que la surévaluation de la monnaie unique est notamment la conséquence d’un développement insuffisant des marchés financiers libellés dans d’autres monnaies, du fait d’une polarisation excessive sur deux à trois monnaies : le dollar et l’euro, voire le yen. La seule façon de réduire la part d’un portefeuille en dollars est en effet d’acheter des euros. L’arrivée du yuan pourrait, à terme, normaliser ces échanges.

Que peut-on attendre de l’année 2014 ?

Le ralentissement économique chinois observé au premier semestre 2013 n’a été que ponctuel. Les derniers chiffres indiquent une croissance de 7,8 % en rythme annuel au troisième trimestre, soit une croissance sur 2013 de 7,5 %, grâce à une croissance plus favorable dans les pays avancés (stimulant ainsi les exportations à destination des Etats-Unis/Japon/zone euro), à des mesures exceptionnelles de soutien à l’activité et à la redynamisation du crédit bancaire. La production industrielle comme les exportations (d’où un excédent commercial record au-dessus de 300 Md$ l’an) repartent de plus belle en novembre, ainsi que les ventes de détail. En 2014, le basculement progressif du modèle de croissance vers les forces domestiques devrait cependant limiter le rythme d’activité vers 7,3 % l’an.

Par conséquent, les autorités chinoises acceptent de laisser le yuan s’apprécier, mais toujours de manière contrôlée. Il s’agit d’une tendance de fond, qui s’explique, je le répète, par un développement économique soutenu, des excédents commerciaux importants, etc. Cela étant, des à-coups peuvent heurter cette évolution.

Quoi qu’il en soit, je pense que le yuan peut s’apprécier en 2014 jusqu’à un niveau de 1 dollar pour 5,8 yuans fin 2014 (contre près de 6,1 aujourd’hui). Certains experts jugent qu’un niveau de 1 dollar pour 3 à 4 yuans correspondrait à une parité réaliste. D’ailleurs, si l’on tient compte de la sous-évaluation du yuan de 41 % par rapport au dollar, on obtient 3,7 yuans pour 1 dollar. Face à l’euro, la parité pourrait passer à 1 euro pour 7,4 yuans fin 2014 contre 8,3 aujourd’hui, du fait surtout d’un recul attendu de l’euro face au dollar (en raison d’une croissance potentielle plus forte aux Etats-Unis qu’en Europe).

Si de nombreuses controverses existent sur l’évolution du marché des devises (Forex), la convertibilité croissante du yuan ne peut, en toute logique, que favoriser son appréciation.

Propos recueillis par Nadège Bénard

* Système d’état civil et d’enregistrement des familles qui conditionne l’accès à un certain nombre de services, dont l’école.

** Tapering : programme de réduction progressive des 85 Md$ d’achats mensuels d’actifs effectués par la Réserve fédérale.

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