L’Irak peut-il déstabiliser le marché du pétrole ?

Le 02 juillet 2014

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Les agissements du mouvement djihadiste EIIL en Irak déstabilisent l’Irak et le Proche-Orient. Jacques Blot, diplomate et conseiller géopolitique pour Convictions AM, nous explique en détails la situation sur le territoire irakien et pourquoi il reste relativement serein quant aux cours du pétrole.

Pouvez-vous revenir sur la création de l’Irak ?

A l’issue de la première guerre mondiale, les pays du Proche-Orient ont été répartis entre la France et la Grande-Bretagne selon des lignes qui ne respectaient pas les démographies locales. Par exemple, le Kurdistan a été scindé en différentes parties à cheval sur la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran. En 1920, la Société des nations, ancêtre de l’ONU, a donné mandat à la Grande-Bretagne pour gérer notamment l’Irak (la France s’occupait, elle, de la Syrie et du Liban), ce qu’elle fit jusqu’en 1932, année de l’indépendance de l’Irak. C’est alors une monarchie qui prit le pouvoir jusqu’à la fin des années 1950, avant que le parti Baas, qui était essentiellement l’expression d’un nationalisme arabe laïque, ne prenne le pouvoir. Le Baas ne faisait pas de distinction entre les Sunnites et les Chiites, mais promouvait un rassemblement arabe, dans l’esprit du mouvement des non-alignés de Nasser et Nehru.

Comment Sadam Hussein a-t-il pris le pouvoir ?

Un coup d’Etat en 1968 a permis au parti Baas puis à Sadam Hussein de prendre le pouvoir. Celui-ci était originaire du nord-ouest du pays, une région sunnite. Le régime ainsi créé était donc contrôlé par les Sunnites, alors même que la population arabe irakienne (80% du total) est constituée majoritairement de Chiites (deux-tiers). La population chiite a été mal considérée durant tout le régime Hussein et beaucoup de personnes ont fui le pays, dont l’actuel Premier ministre Nouri al-Maliki. Plusieurs épisodes conflictuels ont également concerné l’Irak : la guerre contre l’Iran dans les années 1980, l’invasion du Koweit puis la première intervention américaine, qui retire le pouvoir des mains de Sadam Hussein et permet le retour des exilés chiites, dont al-Maliki. Les Américains retournent en Irak en 2003, contrairement aux recommandations françaises notamment, mais depuis leur départ et en dépit de la reconstitution d’une armée irakienne, la guerre civile entre Chiites et Sunnites fait rage. Au lieu d’un régime d’unité nationale, l’Irak est de fait dirigé par les Chiites. Les élections d’avril 2014 ont porté au pouvoir la coalition de Nouri al-Maliki, mais sans majorité. Les Chiites eux-mêmes sont divisés et al-Mailiki n’est aimé ni de tous les Chiites, ni des Kurdes, ni des Sunnites. C’est pourquoi Etats-Unis et Grande-Bretagne tentent de convaincre al-Maliki de former un réel gouvernement d’unité nationale.

La guerre civile prend un autre visage avec la montée en puissance d’un mouvement islamiste déterminé…

Le mouvement djihadiste de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) est une mouvance dissidente d’Al-Qaïda qui se distingue par sa violence, son extrêmisme ainsi qu’un objectif inédit : la création d’un Etat islamiste, d’un Califat au Proche-Orient. L’EIIL exerce déjà son contrôle sur plusieurs provinces syriennes, mais étend ses opérations sur le nord de l’Irak depuis le début de l’année. Pour bien comprendre la situation, il est nécessaire de se pencher sur la géographie de l’Irak : le nord-est est composé de montagnes, c’est là que se situe le Kurdistan, province autonome, ainsi qu’une population majoritairement sunnite. A l’ouest se trouve un grand désert qui déborde sur la Syrie, la Jordanie et l’Arabie Saoudite. Entre ces deux régions se trouvent deux grandes vallées : celle du Tigre au nord et celle de l’Euphrate à l’ouest, ainsi qu’une plus petite autour de l’affluent du Tigre dénommé Diyala. La population irakienne se concentre dans ces vallées. Au sud du pays, la population est majoritairement chiite. Certaines régions, comme celle de Bagdad, sont peuplées à part à peu près égales de Sunnites et de Chiites.

Où se situent les zones pétrolifères ?

Le Kurdistan forme une région qui représente environ 30% de la capacité pétrolière irakienne. Les deux-tiers restants sont produits/stockés au sud, essentiellement vers Bassora et généralement aux mains des Chiites. L’Irak produit actuellement environ 3,5 millions de barils par jour, dont 2,4 millions sont exportés. Cette quantité exportée équivaut à la capacité de production supplémentaire de l’Arabie Saoudite, ce qui laisse à penser qu’un arrêt des exportations irakiennes pourrait être compensé. Cela n’annule cependant pas les risques de hausse des cours, d’autant que l’Irak contribue fortement à l’augmentation récente de la production des pays de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole). Le pays tient un rôle déterminant dans l’avenir de la production de pétrole, en particulier pour l’Asie et surtout la Chine, qui réalise des investissements onéreux en Irak depuis 2008 et voit quelque 10000 ressortissants travailler sur place.

Pour l’heure, sur les principales raffineries du pays, seule celle de Baïdji, au nord, soulève des doutes quant à son contrôle. Elle pourraît être passée sous contrôle de l’EIIL, mais nous n’en avons aucune certitude. Cela étant, cette raffinerie n’exporte pas, sa prise par les Islamistes ne perturberait donc pas les cours du pétrole. Les autres raffineries, situées vers Bagdad et Bassora, exportent quant à elles, mais n’ont pas été concernées par des attaques de l’EIIL.

Quelles zones l’EIIL contrôle-t-il précisément ?

L’EIIL a pris le contrôle d’une ville proche de Bagdad, Al Falloûdjah, en territoire sunnite, ainsi que de Mossoul, deuxième ville du pays avec une population de 1,5 millions d’habitants, au nord de l’Irak. 500 000 personnes ont fui vers le Kurdistan. Face à cette offensive violente, l’armée irakienne s’est révélée défaillante et a même fui le terrain en laissent derrière elle un important arsenal. Les islamistes ont, de plus, volé près de 400 millions de dollars dans la banque centrale de Mossoul. Ils ont ensuite poursuivi leur descente vers le sud en suivant le Tigre, avant de s’arrêter sur une ligne située entre 60 et 100 kilomètres de Bagdad et d’annoncer leurs nouveaux objectifs : prise de Bagdad et des villes saintes de An Nadjaf et Karbalâ.

Pour le moment néanmoins, l’EIIL ne progresse plus, mais consolide sa présence dans les provinces sunnites et sur les points de contrôle entre l’Irak et la Syrie. On peut supposer que l’arrêt de leur avancée est dû à l’arrivée en territoire irakien d’unités spéciales iraniennes dans la zone de Sâmarrâ. Au nord, les djihadistes ont tenté de s’emparer de Kirkoûk, mais les Kurdes les ont précédés en étendant leur présence jusque dans cette ville, agrandissant de fait leur territoire.

Le sud chiite peut-il résister à l’offensive de l’EIIL ?

La première question qui se pose est celle d’une éventuelle guerre de Bagdad, capitale protégée par l’armée irakienne et quelques milices. Si les islamistes souhaitent progresser vers Bagdad, ils devront le faire par l’Euphrate, à l’ouest, où certaines villes sont déjà contrôlées. De plus, l’ouest de Bagdad concentre une population essentiellement sunnite. Enfin, l’aéroport international se situe à l’ouest. Il se peut que la prise de cette partie stratégique de la ville leur suffise.

Il semble en tout cas difficile pour l’EIIL d’avancer vers l’est, où la population devient majoritairement chiite et compte tenu de ses moyens militaires. Des incursions au sud demeurent possibles, mais cette région bénéficie des revenus des exportations de pétrole ainsi que du soutien de l’Iran. L’EIIL bénéficie quant à lui des millions dérobés à la banque centrale de Mossoul, mais aussi de la contrebande de pétrole pratiquée au nord, de nouveaux impôts exigés aux Chrétiens à Mossoul et probablement de soutiens extérieurs. Cependant, s’il réunit entre 6000 et 15000 combattants, c’est parce que l’EIIL s’est allié à d’anciens membres du partii Baas ainsi qu’à des milices pour certaines proches des Frères Musulmans et pour d’autres dirigées par des chefs de tribus sunnites. Les forces de l’EIIL sont donc limitées et disparates.

Si je ne crois pas à la possibilité d’une prise de contrôle du sud de l’Irak, des risques demeurent notamment sur les oléoducs du sud, qui pourraient être coupés comme l’a été le grand oléoduc de Kirkoûk/Ceyhan (Turquie) au nord. En outre, un conflit à Bagdad provoquerait des perturbations sur les activités pétrolières (rapatriement des Chinois par les autorités). A terme, la création d’un Etat islamiste au Proche-Orient impliquerait un risque de contagion vers la Turquie, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et les autres monarchies du Golfe, honnies pour la “perversité” de leurs régimes politiques selon l’EIIL.

Les négociations actuelles sur le nucléaire entre l’Iran et les pays occidentaux peuvent-ils changer la donne ?

Si ces négociations trouvent une issue positive le 20 juillet, l’Iran sera de nouveau en mesure d’augmenter sa production de pétrole et pourra plus aisément contribuer au rééquilibrage des forces militaires. Les enjeux sont de taille et méritent toute notre attention.

Propos recueillis par Nadège Bénard

Jacques-Blot

Jacques Blot

Conseiller géopolitique - - Twitter

Ancien élève de l’ENA, Jacques Blot est diplômé de Sciences-Po et titulaire d’un diplôme d’études supérieures de droit.
Il a occupé les fonctions de Secrétaire-Général Adjoint de la Défense Nationale, Directeur-Adjoint du cabinet du Ministre des Affaires Etrangères, Conseiller Technique à la présidence de la République, Directeur d’Europe, Représentant Permanent de la France à l’OTAN, Directeur Général des Affaires Politiques, Ambassadeur de France en Italie. Nommé en 2002 Conseiller d’Etat en service extraordinaire (section économique), il a été chercheur à l’Institut d’Etudes Stratégiques (IISS, Londres) et au Collège royal des études de défense (Londres), ainsi que Président de Culturesfrance (2006-2008). Jacques Blot est Commandeur de l’Ordre National du Mérite et Commandeur de la Légion d’honneur.

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